Géant Bimberlot

 

L'humain est un géant que je ne connais pas

C’est après ma mort. Je fonce dans l’univers, prenant de plus en plus d’élan, poings ser­rés en avant. Au bout d’un moment, j’entends : « Beernaard, Beeernaaaard, on est làààà ». C’est ma famille qui vient m’accueillir, des femmes. Ma mère, mes grands-mères. Les hom­mes sont ailleurs. Ils travaillent ? Ils jouent ? Je ne sais pas. Un instant, je me de­man­de si ce n'est pas comme à l'église : les femmes devant qui chantent et prient. Les hom­mes derrière qui ri­go­lent entre eux et parlent femmes ou affaires. Bref, ce sont les fem­mes qui vou­draient que je m’arrête, probablement pour dé­ci­der d’autres vies ensemble. Oui mais moi, je suis très en colère. Je me suis déjà fait avoir une fois, à venir vivre sur la jolie mais pas civilisée planète Terre, alors je vais pas me laisser berner à nouveau ! Je ne suis pas idiot, tout de même ! Avant, elles m’avaient eu avec un truc tout ce qu’il y a de plus bête : « engage-toi pour défendre nos idées ». Les leurs, eh ! Pff, ce n’est pas près de fonctionner à nouveau avec moi ! Donc, j’ac­cé­lère encore plus et leur passe sous le nez si vite, qu’el­les ne me voient probablement pas. Wouf !

 

Passé la sortie du tunnel, je vois un grand globe translucide de 10 ou 20 mètres de dia­mètre, jaune pisseux, qui bouche le passage et pendu à, à … je ne sais pas, un plafond, quelque chose de compliqué, un piège d'où on ne sort pas. Selon la tradition, il est sensé éclai­rer énor­mément sans éblouir ; mais ce que je vois, au ju­gé, ne fait pas plus de 60 watts. Une misère. Quelque chose me dit que leur Dieu se plan­que là de­dans … Accélérant tant que je peux, j’y fonce dessus plein pot et le transperce de part en part : crac braouuummm. De l’autre côté, c’est le vide. Je m’y balade un moment. Même pas mal aux poings ! Il y a d’autres entités com­me la mienne, qui ont l’air de s’ennuyer ferme, mais qui préfèrent ça à l’idée de revenir sur Terre. Ils ne veulent parler à personne et vivent iso­lés.

 

J'essaie de m'intéresser à quelques-uns, mais ils s'éloignent ou disparaissent. Alors je retourne dans le globe.

 

En bas, assis sur un tabouret, je vois un gros type, un bouffi de chez bouffi, la tête po­sée dans le creux de ses mains et les coudes sur les genoux, ap­pa­re­m­ment endormi. La dé­fla­­gra­tion a pourtant fait énormément de bruit, quand j’ai cassé son misérable globe. Effec­ti­vement il ne dort pas. Il relève la tête vers moi, car je suis … au-dessus de lui. Je lui de­mande :

 

« Bonjour, vous êtes leur Dieu ? » Il me répond :

 

« Oui, je suis obligé de rester là. Ils me prient sans cesse de faire les choses à leur place alors que je ne peux rien pour eux, moi. Je ne vois même pas ce qui se passe à travers ce globe pourri. »

 

« Et ça fait longtemps que vous êtes là ? »

 

« Oh oui, des milliers d’années. Au début, je trouvais ça amusant, mais maintenant, pfff, ça m’ennuie.»

 

Et pourquoi diable ne profitez-vous pas du trou que j’ai fait dans votre prison pour vous évader ? »

 

« Je suis si faible. »

 

« Ben, laissez-vous couler. »

 

Pfiout, j’ai à peine le temps de le voir disparaître, tout droit, et très vite comme un lapin qu’on lâche dans la nature et qui sait qu'on va tenter de le tuer à la chasse du lendemain. Il a fui dans un infime trou, disparu dans un four­ré de brume. Je vois encore cet endroit, mais je suis incapable de re­pé­rer la dérisoire fissure par où il est passé. S’est dégonflé en un instant, lui !

 

Je m’en fous. Ca ne m’intéresse pas.

 

Je me laisse moi aussi couler dehors, juste à gauche de son globe. Bon pour la pou­bel­le, son truc, me dis-je en lui donnant un coup de pied ! Poc ! Je me retourne sans ré­flé­chir, fais un pas en avant, et ... stop­­pe mon élan en me dressant droit sur mes or­teils car je suis … je suis ... je suis comme devant un précipice ! C'est vertical en dessous de moi. Des cen­tai­nes de mètres. J'en fris­son­ne. En reculant, je sens que je marche sur quelque chose qui fait un bruit de pa­pier. C'est mou. Oh … mais ce sont des millions de sacs de poussière ou d’en­grais ? Je ne sais pas. Alors je m’accroupis et pas­se mon majeur sur un de ces sacs. Je goû­te. Non, ce sont des cendres. Ces sacs en papier res­­sem­blent ef­fec­ti­vement à ceux d’en­grais de 50 ki­los, mais c’est un résidu de car­bo­ni­sa­tion. Ils sont très bien rangés pour cons­ti­tuer un so­li­de et large chemin, aban­don­nés là de­puis des an­nées. Com­me je me déplace dessus, je ne peux plus voir la base de la pile qui s'en­fouit pro­fon­dément dans toute cette gri­­sail­le. Je ne sau­rais même pas apprécier sa lon­gueur, tant elle se prolonge dans les deux sens. Je vais à droite, pour essayer d'en voir le bout. Un ki­lomètre, un et demi, deux … ça con­­tinue à l'infini. Je scru­te l'ho­ri­zon, mais il n'y a que des sacs de cen­dres, et comme un brouil­lard de scories. La vue ne porte pas loin. Je fais alors de­mi tour. Au bout d'une bonne demi heure, sinon trois quart d'heure, je repasse devant le globe, puis pour­suis ma pro­me­na­de songeuse, sans jamais at­tein­dre une limite. Autour, c’est toujours pous­­sié­reux et gris, pas de relief. Bon, en face il y a bien comme un mur, comme quelque cho­se qui res­sem­ble aux parois d’un four de cui­si­niè­re pas entre­te­nu, à un renvoi de flammes si vous voulez, mais c'est à peine dessiné, tant c'est couvert de poussière. Je n’ai ni chaud ni froid. Sur le mo­ment, je ne sais pas ce que ces sacs font là, ni de quelle car­bo­ni­sa­tion ils sont le ré­sultat. Car­­bo­ni­sa­tion ? Car­bo­ni­sa­tion ? Petit à petit, me vient l’idée que ce sont les cen­dres de l’en­­fer ! Pfiouuu, mais c’est que ça en fait, des mil­liards de gens cra­més ! Et sous le nez de leur Dieu, en plus. Bon, il ne pou­vait voir que les lueurs des flam­mes à tra­vers sa boule cras­­seu­­se, mais tout de mê­me. Com­ment a-t-il pu accepter ça ? Il au­rait pu ruer dans les bran­cards ! Oui mais sa pri­son était solide. J’ai réussi à la cas­ser par­ce que j’avais beau­coup d’élan, moi ; mais lui, que pouvait-il faire de l'intérieur ? Et si elle tient en­co­re de­bout, bien que défoncée des deux côtés, c’est qu’elle était ... ultra résis­tan­te.

 

Le fait que ce four soit éteint me tracasse. Je me demande où ils brûlent les croyants d'au­jourd'hui, après leur mort. Ils ont dû ouvrir un autre four par là, sans doute visible de la boule en plas­toc, puisqu'il faut qu'il soit au bout de l'entonnoir pour que le piège marche. Mais bon, je ne vais pas perdre du temps à le chercher. Visiter un four, je viens de le faire, et puis ce n'est pas mon truc. En plus c'est dangereux.

 

De retour au point de départ, je retrouve son globe vide. Pff, finalement il ne faisait que cinq ou six mètres de diamètre. Comment pouvait-il vivre dans un espace si petit ? Il n’y avait rien là-dedans ! Rien, ou plutôt presque rien : Dieu et un tabouret ! En plus, il n’avait aucune visibilité à travers cette sphère blafarde. Je ne vois même pas les lueurs d'un autre four allumé ! Eh ben, que de temps perdu à le prier pour rien ! Ou alors ce­lui-ci était trop en­­cras­sé. Il ne brillait plus assez et ils en ont construit un autre ailleurs. Est-ce pour ça que mes parents ne se sont pas fait piéger ? Finalement, me vient l'idée que chaque religion a son four à croyants dans l'autre monde, et que quand une faiblit ici, son four s'éteint dans l'au-delà.

 

Mais ... qui sont ces "ils" qui piègent les croyants ? Je n'en sais rien et ce n’est pas mon problème, en tous cas pas maintenant. J'ai autre chose à faire.

 

Une fois de plus, je franchis cette prison de plastique encrassé, et me retrouve dans l’U­ni­­vers. C’est toujours noir ici. Je revois les mêmes gens perdus dans leurs pensées, ceux qui ont réussi à s’é­chap­per, je ne sais com­ment d'ailleurs. Ces âmes n'ont pas forme hu­­mai­ne, mais res­sem­blent plutôt à des lumières jaune pâle qui se cachent à ma vue dès que je les re­garde. J'en de­vine d'au­tres, comme en filigranes gris clair, presque im­mo­bi­les dans tout ce noir. D'un coup, je me dis qu'ils ont peut-être évité le tun­nel, eux ? Sinon ils ne se­raient pas là ! Ce tunnel lumineux ne serait-il pas com­me un piège à moustiques pour atti­rer les cro­yants ? Dans ce cas, il n'en restera bientôt plus. Après tout, on a bien démous­ti­qué des plages du sud de la France.

 

Il semble que leur drame, c'est qu'ils sont soumis à d’an­ciens dé­sirs trop puis­sants, par­ce qu'ils n'avaient pas pu, ou pas su, pas voulu les réa­­liser. Croyaient-ils que ces désirs n'é­taient pas les leurs ? Ou alors, se disaient-ils qu'ils n'étaient pas bons à vivre dans la société où ils sont nés ? Ne savaient-ils pas les règles du jeu ? Ils sont pourtant obligés de renaître sur cette ter­­re­ pour tenter d'en venir à bout. C'est une sorte d'at­ti­ran­ce fatale dont ils n'ont su se li­bé­rer, alors qu'il aurait suffi qu'ils acceptent de vivre, ce qu'ils avaient à vi­vre. Moi, j'ai fait ce qui était prévu. Je suis libre. Les autres se sont éga­yés dans l'U­ni­­­vers, me dis-je. Mais alors où sont-ils ?

 

Curieux, je fonce plein pot. Je vais beaucoup plus vite que la lu­­miè­re à présent. Des bou­les d'humains défilent. Ces dernières ne sont pas plus grosses qu'un ballon de foot, mais moi, je les perçois comme autant de soleils, de merveilleux soleils. Je double aussi des ga­la­xies. Ce sont des peu­­­­ples. Je m'en rap­proche puis m'en éloigne. Pas en­vie de visiter. Je suis pres­sé. Je n'ai pas de destination précise, et pourtant quelque chose me dit que je sais où je suis et où je vais.

 

Cela va de plus en plus vite : pfio­u­u­uuuuu, pfiouuuuuu, pfiouuuuu, pfiouuuu pfiouuu pfiouu pfiou, pf... A un mo­ment, j'aperçois devant moi deux rails rec­­ti­li­gnes et parallèles, comme des lasers de lumière jaune, tels les ra­yons de soleil qu’on voit l’été à travers les fentes des volets, en cli­gnant les yeux ; sauf qu'ils sont plus longs et font en­vi­ron trois cen­ti­mè­tres de diamètre. Ils zig­za­guent à an­gles vifs, en forme de double Z des­cen­dant et font comme un chemin de lumière. Je me sens ra­len­ti et gui­dé par eux sans qu'ils me touchent ni me con­trai­gnent. En quel­ques instants je suis sur une autre planète.

 

J'arrive aux abords de maisons en bois et paille, aux toits de chaume, sur pi­lotis et disposées en rue, toutes éclairées de l'intérieur. C’est la nuit. Il y a des torches en guise de lampadaires qui illuminent faiblement une large et rectiligne tra­ver­sée de vil­la­ge parsemée de flaques d'eau. Elle fuit en pente douce vers une forêt de feuillus que deux sentiers en­ser­rent comme pou­ce et index. On commence donc à travailler la forêt. De­vant moi, lé­gè­rement à droite, une lu­miè­re jaune vacille dans l'ha­bi­ta­tion la plus proche. On y par­le. Mais encore plus près, là, dans le noir, sur la prairie d'her­­be drue, je vois un géant, un type im­mense, bien plus grand que ces chau­­miè­res. Des tuiles fi­xées à clin recouvrent son corps. Je le re­garde mais ne vois pas sa tête, tant il est grand. C’est un pestiféré dont per­son­ne ne veut, surtout pas les villageois qui l’ont at­ta­­qué juste avant mon ar­rivée avec des fourches en bois, car sa dé­mar­che est trop bruyante. Elle les empêche de dormir ! Ils l’ont égratigné et il a mal aux pieds. Ce co­losse est obligé de vivre la nuit ; car ils fi­niraient par l’a­battre si ça ar­ri­vait trop sou­vent. Je sais ça parce que les volets d'à côté sont ou­verts, et que des bri­bes de con­ver­sations me parviennent. Et j’en­tends des hom­mes se vanter auprès de leurs fem­mes, de la chas­se qu’ils lui ont don­née. J'en suis tris­­te, mais moi je vais le pro­té­ger, car je l’ai­­­me déjà. Il m’in­­vite à mon­ter dans sa main qu’il a abais­sée. Je m’y loge pru­­dem­ment, tout en étant ex­cité et curieux. Il me sou­lève, me por­tant dou­ce­ment jus­qu’à la hau­teur de son vi­sage, au-dessus des nuages qui m'empêchent de voir le village ; village que je cherche à garder comme repère, au moins sa position, mais je n'y arrive pas. Je me tourne alors vers le vi­sa­ge du géant, cuirassé de larges et fines écailles lisses en forme d'é­cus­son marron oran­gé, et qui brillent comme du cuir ciré. Il m’ob­­ser­ve de ses grands yeux bruns im­­pé­­né­tra­bles. Il pour­rait me bri­ser en un ins­­tant, mais je sais qu’il n'en fe­ra rien. Il a l’air plu­­tôt at­tentif. On se regarde. On ne se com­prend pas. On est incapables de se communiquer quoi que ce soit. J'ai parcouru tout ce chemin pour rien. Ou alors ...

- peut-être me faut-il apprendre à écouter ses silences ?

- peut-être me faut-il lui parler, lui poser des questions et attendre des réponses ?